Le bouton du milieu

– Tu veux bien aller chercher deux fauteuils à la cave ? Et les coussins bleus !

Quand j’ouvre la porte de l’escalier de la cave, mes doigts trouvent seuls le bouton. La lumière de l’escalier s’allume avec le bouton du milieu. C’est inscrit. Gravé. Dans le marbre de ma mémoire.
Je le sais depuis trente-quarante ans. Combien de fois ai-je ouvert cette porte ? Combien de fois ai-je entendu le bruit de cette porte sur cet escalier, vu ces marches de béton ?
Pendant plusieurs décennies j’ai emprunté ces marches, un nombre incalculable de fois.

Je regarde ce bouton. C’est sans doute le même depuis toujours. Ce bouton-du-milieu-qui-allume-la-lumière-de-la-cave me fixe. Je le fixe. Toute cette maison tient dans ce bouton.
Cette maison qui contient elle-même toute mon histoire, toute une famille, des tourments, des vagues, des bonheurs, des malheurs, un naufrage lent.
Cette maison dont la seule évocation me ramène à cette famille que je voudrais nier. Ce coin de vortex à la normalité de carton pâte.
Quarante ans à fréquenter ce décor, tenu à bout de bras par mes grands-parents, régisseurs et premiers rôles, ouvreurs et accessoiristes, dans une représentation sans entractes.

Une véritable Maison Phoenix comme théâtre d’une famille qui se mue en cendres. J’avoue que l’image m’arrache un sourire.

Je vais chercher ces fauteuils. Ces fauteuils en plastique blanc. Mobilier de jardin un peu moins éternel que la maison, mais à peine.
Il fait beau, on va pouvoir manger dehors.

Cette cave… ces coulisses… tout est là. Les coussins bleus, vingt ans d’âge. Trente ? Dans l’armoire, les jouets ne me remarquent même plus. Ils ont servi trois générations, presque quatre.
Le Big Jim de mon oncle et mon père, à côté de mes Playmobils. Un stéréoscope sans âge. Un vélo que même mon grand-père devait trouver vieux.
L’accessoiriste a un peu tout mélangé, mais à voir ce fatras, je retrouve la chronologie des actes.

Je remonte les deux fauteuils. Il fait beau, on va pouvoir manger dehors. Les nuées de sauterelles, et les vingt plaies d’ailleurs n’y peuvent rien : on va manger dehors.
La table est sur la terrasse. Une nappe, façon toile cirée, la couvre en partie. Un morceau manque. La nappe sent le vieux plastique. Cette odeur me rappelle la tente que j’utilisais gamin pour camper dans le jardin de la maison de vacances.

On dirait qu’ici le temps s’est arrêté. Tout sent le temps. La terrasse. Les graviers dans l’allée. J’ai encore dix ans. Mon oncle n’a pas divorcé. Mon père n’est pas malade. Mon oncle n’est pas mort. Mon grand-père n’est pas mort. On mange sur la même table, sous le même soleil, sous le même store, sous le même poirier, dans les mêmes assiettes, avec les mêmes couverts sur les mêmes fauteuils.
J’ai quarante ans. Mon oncle a divorcé. Mon oncle est mort. Mon grand-père est mort. Mon père a une maladie dont on ne guérit pas. Sa femme est morte.

Mais il fait beau. On va pouvoir manger dehors.

Dans le salon, les portraits de mon oncle, sourire aux lèvres, bras croisés, te regardent. C’est comme dans les vieilles télés : même quand tu te mets un peu sur le côté, tu as l’impression qu’il te regarde. Je ne sais pas à quoi il pense. De toutes façon je lui en veux. Je lui ai dit de ne pas mourir. Il ne m’a pas écouté. A peine quelques heures après.
Mais quand même je me demande si il ne voudrait pas être au moins tourné vers le jardin. Il ne voit que la cheminée. Dans le jardin il verrait la tombe de Milou. Un Milou comme celui de la bande dessinée, mais en con. Il est mort lui aussi. Il y a trente ans. Au moins. Depuis, une vasque au milieu de la pelouse marque l’emplacement où on l’a enterré. Je me demande si quelqu’un d’autre s’en souvient. Bientôt je serai le dernier.
Dans le bureau, mon arrière-grand oncle veille. Lui c’était un carton en voiture avec sa gamine. Tiens ça va faire soixante ans. J’ai grandi en jouant sous ce portrait de R. et E. Le père et la fille. Fantômes inconnus d’une famille de carton. Il y a aussi De Gaulle pas loin. Maintenant C., mon oncle, veille dans la pièce à côté. Il faudrait que je propose à mamie de les rapprocher.

Il fallait bien que je vienne aujourd’hui. J’ai gagné plusieurs semaines depuis mon anniversaire, mais pour un compte rond difficile d’échapper à la réunion de famille.
La réunion de famille c’est mamie, papa, et moi. Ma soeur est venue. Papa ? Même ça c’est un peu du chiqué. Je joue mes lignes. Mais c’est un peu gros.
Je crois qu’il m’aime. Est-ce que je l’aime ? Est-ce un père, lui qui n’a guère existé dans ma vie ?

Je m’arrête sur un pêle-mêle insensé. Soixante ans résumés en quarante images, guère plus. Toute la pièce est résumée là. Les mariages d’un temps ancien. Mes parents bientôt jeunes mariés. Les photos de famille, poses figées dans le jardin ou sur le canapé du salon. Je trouve que je vieillis bien. Ou que j’ai bien fait de ne pas rester jeune. Mes grands-parents, posant à table dans des restaurants, chez des amis.
Je retrouve ces visages disparus. Divorce. Cancer. Divorce. Divorce. Divorce. Pas une photo avec mon père. Celles-là n’existent probablement pas. Il y en a au moins avec ses autres enfants.
Toutes ces images comme un super storytelling. Sourires figés pour l’éternité.
Au milieu, une image est différente. Je suis sur les épaule de mon oncle. On est radieux. Je suis gamin. Je ne sais rien. C’est peut-être la seule vraie photo. Je l’aime cette photo. Je l’aime celui-là, qui m’a abandonné. Je croyais que j’avais fini par le laisser partir, mais les larmes me démentent dans un communiqué laconique.

Allez, il fait beau, on mange dehors. Le champagne tiède est servi. On va trinquer à mon anniversaire. A la fête des pères, dont le pluriel me fait rire.

Je l’aime bien cette nappe qui sent le camping. Au camping tu sais que, tôt ou tard, tu vas rentrer chez toi.

95 cm

– « Je n’arrive plus à respirer ! Je n’arrive plus à respirer ! »

J’ai quatre ans je crois. Je suis sur mon porteur en forme de camion, parcourant le long couloir de la maison.

 – « Je n’arrive plus à respirer ! Je n’arrive plus à respirer ! »

La voix provient de la cuisine. J’ai ce souvenir d’une soudaine agitation. On appelle les secours. J’ai quatre ans et je suis sur mon porteur. Je suis dans l’entrée du salon et les adultes s’agitent comme des fourmis dont la fourmilière viendrait d’être attaquée ou enflammée. Ils vont et viennent dans ce long couloir. Je vois passer des paires de jambes.

Que font les pompiers ? Ils en mettent du temps. Pourquoi ne sont-ils pas déjà là ? Rappelle-les ! Mais que font-ils ?..

Tatie a été conduite dans le bureau je crois.

Les pompiers sont arrivés, enfin. Ils en ont mis du temps ?
J’ai ce souvenir de l’un d’eux passant devant moi, sans visage, les pompiers sont des jambes. Il a un appareil étrange à la main. Défibrilateur, électrocardiogramme ? Celui-là je ne l’avais pas dans l’attirail de mes pompiers Playbig.

Ca duré un moment. La fourmilière s’agite. Le monde extérieur s’est engouffré dans la maison comme une tempête.

Et puis ils sont partis. Elle aussi.

J’ai quatre ans, pour la première fois la mort a frappé.
J’en garde ce souvenir distant et étrange, une sorte de film flou en un plan séquence.

J’ai quatre ans et je viens de mûrir un peu.