La baignoire sur la terrasse

Je n’avais pas oublié cette lointaine baignoire. Je ne l’avais pas oubliée mais c’était un souvenir de mots. Un souvenir dont on a l’idée, dont on peut évoquer le contour en se le racontant. Mais les images sont celles du récit qu’on se fait du souvenir. Comme une histoire passée de génération en génération dont chacun invente les images.

Je me souvenais de l’idée de cette baignoire sur la terrasse, d’une colère sans doute, d’un bain froid. En fait j’ai oublié cette histoire mais pas la baignoire. D’ailleurs la terrasse, et l’appartement qui va avec est associé à d’autres récits. C’est loin. C’est une autre vie qui est la mienne mais si loin. Il y a eu mille vies depuis. Le petit garçon aux cheveux longs est loin.

C’est si loin alors qu’aujourd’hui, petit à petit, une autre vie continue de se déliter.
Aujourd’hui l’histoire est faite d’hôpital, de conversations médicales, de récits d’interventions, de presque fins, et de presque mieux, de tensions et températures, sondes, infections. Tous les mots des maux se succèdent. Les espoirs suivent les courbes des écrans, les espoirs et les craintes bipent et sonnent, s’entortillent dans les tuyaux, se perdent dans une voix désarticulée.

Le petit garçon aux cheveux longs est loin, et moi je suis là aujourd’hui. J’accompagne, je visite. Je suis perdu dans une histoire dont je ne sais plus quelle place j’y joue. Fils, tuteur, spectateur. Distant, dedans. Froid, frappé. Trainé derrière la bagnole de la vie qui suit son cours.

Je regarde ce père qui paraît si souvent ne plus être là qu’en apparence. La vie et la conscience vacillent et avec elles les émotions du spectateur que je suis. Qui suis-je ici ? Je le regarde en me demandant qui il est pour moi. Lui qui n’a jamais été père pour moi, ou si peu de temps et dont par un doux cynisme je suis tuteur aujourd’hui.

Je me sens distant, mais pas étranger. Peu sensible au père mais sensible à la douleur d’un homme. A la chute d’un homme, au ralenti. Pas étranger à cet homme qui a existé avant moi, que j’ai toujours connu. Je ne suis pas sûr de l’aimer vraiment, pas comme un père en tout cas, mais son effacement progressif me vrille parfois le bide.

Alors je gère ma mission. Alors qu’il faut vider des meubles, rassembler des affaires, préserver le travail d’une vie, je trie et parfois, sans crier gare, une grenade émotionnelle m’explose à la figure, lancée par un CRS de la mémoire planqué quelque part. Je ne me sens pas appartenir à cette histoire. En tout cas je n’appartiens pas à cette deuxième vie, la plus longue et la seule qui semble exister, celle qui s’est jouée notamment dans cet appartement. Je n’appartiens plus à l’histoire de ce père qui ne l’était pas. J’assume mon rôle, je le tiens avec rigueur, je gère les affaires mais soyez gentils de garder les émotions. Ou pas.

Je suis un casseur, un casseur du vernis historique, de ces apparences maintenues à bout de bras. De cette famille qu’on aurait aimé si belle, unie et fraiche.
J’ai ouvert cette boîte, jeté un oeil à ces photos, intrigué par les années indiquées. Je suis un casseur et un CRS de la mémoire m’a lancé une grenade. BAM. Le petit garçon aux cheveux longs sort de la pochette. Je souris d’abord. J’aime cette photo que je n’avais pas revue depuis longtemps. J’aime aussi celle-ci que je connais bien. Je découvre celle-ci, avec mon père. Celle-ci avec ma mère.
Et puis il y a celle-là. sur la terrasse. Je vois cette baignoire, sans doute possible. C’est celle du souvenir. Celle de cette colère. En tout cas celle de cette punition. *BAM*.

Je revois la terrasse. Je revois d’autre photos. 1977. Quai Marx Dormoy.
La colère, la punition, je m’en fous. Moi aussi je lève la voix parfois, quand mes enfants passent les bornes ou ma patience. La colère ou la punition je m’en fous, mais le souvenir me prends. 1977, et avec lui son cortège de toutes sortes de souvenirs, de vertiges du temps qui passe, de la vie qui défile, du sens et des êtres qui manquent. 1977 je m’en fous, comme de 78. Mais il n’y a plus de sol sous mes pieds. Plus de murs.
Ca canarde dans ma tête. Je monte une barricade mais je suis encerclé. Toute une compagnie s’est mobilisée.

Les photos racontent une histoire. Les photos, comme des pavés lancés contre la vitrine de mon insouciance, dessinent un portrait. Ce père absent, dont je revendique de me sentir un peu étranger, se dessine en homme. Ici au travail, ici une fête. On devine qu’il n’était pas que le faux père lointain.

Et puis il y a là ce cahier d’écolier, modèle vintage-encore-plus-vieux-que-moi. Ce cahier où une écriture régulière couvre 20 ou 30 pages. Des dates. 1977. Janvier 1977 qui se déroule, jour après jour. Ligne après ligne une vie inconnue se livre. Des noms inconnus peuplent des lieux à peine connus autour d’une terrasse bien connue. Le petit garçon aux cheveux longs est absent. Il ne vit pas là. Une histoire inconnue s’y raconte, presque 40 ans plus tard, où un père inconnu prend les traits d’un jeune homme racontant son quotidien, dévoilant ses humeurs et dessinant un personnage qui ne m’est plus si inconnu, plus si lointain, par ces ressemblances qu’il révèle.

Je suis comme un con avec mon cahier et ma photo. Un pied en 1977, un autre en 2016. Un grand coup de vent a soufflé dans tête, jonchée de vitrines cassées et de grenades explosées. Les CRS ont chargé et moi je me demande comment je m’appelle. Je suis étendu sur le sol de ma mémoire. J’ai envie de rire autant que de pleurer, et je me demande ce que je vais faire de ma vie.

La baignoire sur la terrasse

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4 réflexions au sujet de « La baignoire sur la terrasse »

  1. ce chemin là je l’ai parcouru avant toi, ces deux dernières années, je continue à être en plein dedans « co tutrice » c’est lourd, mais il le faut et je l’assume. par moments mieux qu’à d’autres. l’enfance qui revient à la figure, les souvenirs, l’oubli. je connais. on s’en sort, on s’en sort plus fort au final. bises douces

  2. Je viens de temps en temps voir s’il y a un nouveau texte et bonne surprise j’en découvre un. D’abord, tu écris toujours aussi bien. Bam, comme tu dis !
    Et puis bien sur, on retrouve des échos, dans toute les histoires il y a des échos c’est pour cela même qu’on les écrits. Moi maintenant c’est ma mère qui se meure, et j’éprouve plein de choses que tu décris si bien ici.

    • passer de temps à autre, oui voir s’il y a des nouvelles, de la lumière, des mots…
      si tu en fais un livre je serai une de tes premières lectrices

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