30 jours

En commençant cette lettre je réalise que ça faisait bien longtemps que je ne t’avais pas écrit. A part une ou deux cartes postales de vacances, je crois que la dernière fois que je t’ai vraiment écrit une lettre, une vraie, c’était il y a 25 ans. Une lettre un peu raide, un peu hard. Je suis sûr que tu t’en souviens.

Mais voilà donc, 25 ans plus tard, il est temps de reprendre la plume.

Je t’écris et je sais bien que tu ne me répondras pas. Tu ne me répondras pas mais ça ne veut pas dire que je n’aie rien à dire.

Qu’est-ce que j’ai à dire alors ? Qu’est-ce que j’ai à dire que je n’ai pas dit il y a 3 semaines, à Saint Germain ?

Depuis toutes ces années, je n’ai pas pu m’empêcher de souligner le cynisme de cette vie qui petit à petit me ramenait sur ta route après que tu sois écarté de la mienne (de vie).

Des années que tu avais pris la tangente, suivi ta route, assumé de loin ton rôle. Des années où je m’étais senti assez peu concerné par ta vie, comme je te sentais moyennement concerné par la mienne. Et puis à mesure que la maladie t’a donné des coups sur le crâne, à mesure que tu t’es recroquevillé, déformé, il m’a fallu, petit à petit, assumer ce rôle. Un rôle de soutien, dans l’ombre d’abord, puis un rôle de premier plan, de tuteur. Et plus nous nous sommes rapprochés, plus tu t’éloignais, dans ton corps, et parfois dans ta tête. Tantôt très lucide, mais de moins en moins capable de parler, tantôt plus vraiment, lucide.

Je me faisais la réflexion que j’avais commencé mon deuil il y a quelques années déjà. A force d’assister à cet effondrement par petits bouts, j’ai commencé à me préparer. Sans savoir quand. Quand tu finirai par lâcher. Ca semblait loin.
J’ai géré tes affaires. J’ai vidé cet appartement, comme on le fait après un décès. J’ai trié des archives. Exhumé des photos, comme celle de la baignoire sur la terrasse. Les grenades émotionnelles, les capsules temporelles, tout ça m’a pété à la gueule.

J’ai fait le deuil d’un vivant. J’ai aussi fait le deuil d’une vie qu’on n’a pas eue. Ca aussi je l’avais commencé il y a bien longtemps. Il y a une quarantaine d’années. Mais ce deuil là n’était qu’en embryon. Il était là mais devait être achevé. Colère et déni étaient probablement déjà passés. La résignation était par là.
Alors il me faut le faire, ce deuil, de notre vie. Il me reste la tristesse et l’acceptation.

Comme je l’ai dit dans ce texte que j’ai lu il y a trois semaines, on s’est ratés. Je m’y étais fait. Je vivais avec mais il m’a fallu m’y replonger, me remettre devant cette évidence. Vider l’appartement. Lire de vieux papiers. Lire ce journal, où tu te racontes, regarder des photos.
Et petit à petit, le mec que je n’ai pas connu, celui que j’ai loupé, qui m’a loupé, ce mec qui aurait pu être mon père et dont j’avais fait le deuil, ce mec a pris forme. Oh, rien de très précis. Mais par touches successives, chaque courrier, chaque photo, chaque échange avec quelqu’un que tu as connu, avec qui tu as travaillé, chaque page de ce journal, tout ça a contribué à ce travail impressionniste. Et me voilà avec un portrait, un portrait en creux globalement, mais un portrait, où un inconnu commence à ressembler à un mec.
Ca commence à être difficile à rejeter, moins facile à oublier. Plus dur à critiquer quand on voit se dessiner quelqu’un de pas si totalement différent de soit qu’on le voudrait. Plus facile d’en vouloir à un inconnu qui, assurément, est très différent, qu’à un mec dont on voit qu’il partageait des intérêts, des émotions, des tourments, une histoire.

Je dois donc te dire que tu m’emmerdes. J’avais réussi à sauver ma peau, à t’en vouloir mais doucement, passivement, sans que ce soit ce charbon qui brûle au creux de la main dont parlent les boudhistes. Je pouvais t’en vouloir, te critiquer, dire que tu n’étais que très lointainement mon père, que tu m’avais un peu largué.
Maintenant, c’est un peu moins facile.

Le plus drôle c’est que tu as bien montré une envie qu’on parle. Mais ce n’était jamais le moment. Et puis c’était trop tard. Trop tard dans ma tête. Trop tard dans ta maladie. Trop tard quoi.

Je suis donc là à écrire cette lettre que tu ne liras jamais et surtout à laquelle tu ne répondras jamais.

C’est con, je n’ai jamais eu l’idée de l’écrire avant ta mort…

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La baignoire sur la terrasse

Je n’avais pas oublié cette lointaine baignoire. Je ne l’avais pas oubliée mais c’était un souvenir de mots. Un souvenir dont on a l’idée, dont on peut évoquer le contour en se le racontant. Mais les images sont celles du récit qu’on se fait du souvenir. Comme une histoire passée de génération en génération dont chacun invente les images.

Je me souvenais de l’idée de cette baignoire sur la terrasse, d’une colère sans doute, d’un bain froid. En fait j’ai oublié cette histoire mais pas la baignoire. D’ailleurs la terrasse, et l’appartement qui va avec est associé à d’autres récits. C’est loin. C’est une autre vie qui est la mienne mais si loin. Il y a eu mille vies depuis. Le petit garçon aux cheveux longs est loin.

C’est si loin alors qu’aujourd’hui, petit à petit, une autre vie continue de se déliter.
Aujourd’hui l’histoire est faite d’hôpital, de conversations médicales, de récits d’interventions, de presque fins, et de presque mieux, de tensions et températures, sondes, infections. Tous les mots des maux se succèdent. Les espoirs suivent les courbes des écrans, les espoirs et les craintes bipent et sonnent, s’entortillent dans les tuyaux, se perdent dans une voix désarticulée.

Le petit garçon aux cheveux longs est loin, et moi je suis là aujourd’hui. J’accompagne, je visite. Je suis perdu dans une histoire dont je ne sais plus quelle place j’y joue. Fils, tuteur, spectateur. Distant, dedans. Froid, frappé. Trainé derrière la bagnole de la vie qui suit son cours.

Je regarde ce père qui paraît si souvent ne plus être là qu’en apparence. La vie et la conscience vacillent et avec elles les émotions du spectateur que je suis. Qui suis-je ici ? Je le regarde en me demandant qui il est pour moi. Lui qui n’a jamais été père pour moi, ou si peu de temps et dont par un doux cynisme je suis tuteur aujourd’hui.

Je me sens distant, mais pas étranger. Peu sensible au père mais sensible à la douleur d’un homme. A la chute d’un homme, au ralenti. Pas étranger à cet homme qui a existé avant moi, que j’ai toujours connu. Je ne suis pas sûr de l’aimer vraiment, pas comme un père en tout cas, mais son effacement progressif me vrille parfois le bide.

Alors je gère ma mission. Alors qu’il faut vider des meubles, rassembler des affaires, préserver le travail d’une vie, je trie et parfois, sans crier gare, une grenade émotionnelle m’explose à la figure, lancée par un CRS de la mémoire planqué quelque part. Je ne me sens pas appartenir à cette histoire. En tout cas je n’appartiens pas à cette deuxième vie, la plus longue et la seule qui semble exister, celle qui s’est jouée notamment dans cet appartement. Je n’appartiens plus à l’histoire de ce père qui ne l’était pas. J’assume mon rôle, je le tiens avec rigueur, je gère les affaires mais soyez gentils de garder les émotions. Ou pas.

Je suis un casseur, un casseur du vernis historique, de ces apparences maintenues à bout de bras. De cette famille qu’on aurait aimé si belle, unie et fraiche.
J’ai ouvert cette boîte, jeté un oeil à ces photos, intrigué par les années indiquées. Je suis un casseur et un CRS de la mémoire m’a lancé une grenade. BAM. Le petit garçon aux cheveux longs sort de la pochette. Je souris d’abord. J’aime cette photo que je n’avais pas revue depuis longtemps. J’aime aussi celle-ci que je connais bien. Je découvre celle-ci, avec mon père. Celle-ci avec ma mère.
Et puis il y a celle-là. sur la terrasse. Je vois cette baignoire, sans doute possible. C’est celle du souvenir. Celle de cette colère. En tout cas celle de cette punition. *BAM*.

Je revois la terrasse. Je revois d’autre photos. 1977. Quai Marx Dormoy.
La colère, la punition, je m’en fous. Moi aussi je lève la voix parfois, quand mes enfants passent les bornes ou ma patience. La colère ou la punition je m’en fous, mais le souvenir me prends. 1977, et avec lui son cortège de toutes sortes de souvenirs, de vertiges du temps qui passe, de la vie qui défile, du sens et des êtres qui manquent. 1977 je m’en fous, comme de 78. Mais il n’y a plus de sol sous mes pieds. Plus de murs.
Ca canarde dans ma tête. Je monte une barricade mais je suis encerclé. Toute une compagnie s’est mobilisée.

Les photos racontent une histoire. Les photos, comme des pavés lancés contre la vitrine de mon insouciance, dessinent un portrait. Ce père absent, dont je revendique de me sentir un peu étranger, se dessine en homme. Ici au travail, ici une fête. On devine qu’il n’était pas que le faux père lointain.

Et puis il y a là ce cahier d’écolier, modèle vintage-encore-plus-vieux-que-moi. Ce cahier où une écriture régulière couvre 20 ou 30 pages. Des dates. 1977. Janvier 1977 qui se déroule, jour après jour. Ligne après ligne une vie inconnue se livre. Des noms inconnus peuplent des lieux à peine connus autour d’une terrasse bien connue. Le petit garçon aux cheveux longs est absent. Il ne vit pas là. Une histoire inconnue s’y raconte, presque 40 ans plus tard, où un père inconnu prend les traits d’un jeune homme racontant son quotidien, dévoilant ses humeurs et dessinant un personnage qui ne m’est plus si inconnu, plus si lointain, par ces ressemblances qu’il révèle.

Je suis comme un con avec mon cahier et ma photo. Un pied en 1977, un autre en 2016. Un grand coup de vent a soufflé dans tête, jonchée de vitrines cassées et de grenades explosées. Les CRS ont chargé et moi je me demande comment je m’appelle. Je suis étendu sur le sol de ma mémoire. J’ai envie de rire autant que de pleurer, et je me demande ce que je vais faire de ma vie.

La baignoire sur la terrasse

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Memory lane

On représente souvent le temps comme un fil qu’on déroule, ou un fil qu’on suit peut-être. Une pelote qu’on déroule derrière soit, ou qu’on rembobine, une ligne qu’on parcourt. Le temps c’est un trajet. Droit ?

Il me fait parfois l’effet d’un tourbillon qui nous emporte. Il y a des trous d’air, de brusques remontées, des loopings, des retours en arrière, et puis en avant et puis…

Le temps ne s’écoule sur une ligne, comme cette pelote qu’on déroulerait jusqu’à la fin, ou comme les grains d’un sablier. Le temps qui passe est comme une machine à laver. Je suis enfermé dans son tambour et regarde par le hublot. Il y a des périodes de calme pendant que le programme se déroule, et puis des périodes d’accélération.
Le tambour tourne parfois dans l’autre sens.

Si le temps est un fil c’est un fil fragile, emmêlé, collant, comme un fil de soie, balloté par le vent. Sur ce fil de soie je retrouve parfois des traces de moi.

Cette mission m’a entraîné dans un quartier que j’ai quitté il y a 20 ans. Je m’amuse de ce hasard, de retourner dans mon « ancien quartier ».
Me voilà en train de déjeuner dans une brasserie, qui n’existait pas alors, dans cette rue où j’ai passé mes premières années parisiennes, mes dernières années collège. Me voilà passant plusieurs fois par semaine devant ce collège et lycée. Et puis devant cet autre appartement, où j’ai passé mes années lycée.

Dans ce quartier, chaque rue est chargée de souvenirs, à la pelle. Je passe et repasse devant ces souvenirs, devant ces appartements. Mes fantômes, ces Moi du passé, semblent être à la fenêtre de chacun, me regardant chaque jour conduire dans les rues de ma mémoire, sur la traces du fil de moi.

Pendant 6 mois j’ai ainsi retracé les rues et les souvenirs d’une période charnière par le biais d’une mission que le hasard a voulu dans ce quartier de ma mémoire, dans cette tranche de ma vie.

Et puis la mission s’est poursuivie mais le client a déménagé. Exit les souvenirs, direction une banlieue sans rapport. Alors j’ai réglé mon GPS, un beau matin, pour qu’il me guide sur l’itinéraire convenable pour rejoindre le nouvel immeuble de la nouvelle partie de la mission.

J’ai sagement suivi les conseils de la machine à voyager, glissant mes roues dans ses directives, glissant sans le savoir un peu plus bas dans la rues du temps. Arrêté à un feu, le nom de l’arrêt de bus en face me dit quelque ch… Je réalise que je suis derrière ma première école primaire. Je continue à suivre le fil du GPS qui me fait passer devant cet immeuble dont le nom de la rue est ancré dans les replis de mes neurones.

Je suis à la fenêtre. J’ai 7-8 ans. J’ai fabriqué un parachute pour l’un de mes Playmobil les plus courageux, qui va le tester au péril se sa vie.
J’ai 10 ans et je réussi à voir un passage de Johnny Guitare le matin avant de partir à l’école, alors que se termine une nuit de westerns à la TV, nuit que je n’ai pas pu voir bien sûr. Johnny Guitare et la pièce trouée sont toujours là.
J’ai 11 ans et ma mère saute de joie dans les bras de mon beau-père, ce 10 mai, alors que le visage videotext du nouveau Président s’affiche ligne par ligne.

J’ai 11 ans et depuis le fenêtre je salue le Moi d’aujourd’hui, qui suit le fil.

La route tracée par le GPS dans les rues de cette banlieue et de ma mémoire passe maintenant devant mon autre école primaire, et puis, une minute plus tard, alors que le flash de souvenirs n’a pas fini de m’exploser à la figure je suis devant mon premier collège, et puis enfin, 2 minutes plus tard, devant cet autre appartement.
Encore une rue au nom gravé pour toujours dans ma mémoire et un appartement dont je pourrais encore dessiner le plan 38 ans plus tard.
J’ai 5 ans et je regarde Rue Sésame. J’ai 6 ans et je brise la porte vitrée.

Je sens sur moi le regard du Moi de 6 ans, en colère, pendant que je poursuis ma route. Je vais maintenant passer devant ce dernier appartement. Celui que j’ai habité avant de partir pour Paris. J’ai 11 ans. Yannick Noah tombe à genoux sur la terre battue. Je sens que c’est un drôle de truc.
J’ai 12 ans et une affiche dédicacée par un grand joueur de tennis que j’accroche fièrement dans ma chambre. La vie va bientôt jouer un nouveau tour, redistribuer les cartes. Nous allons partir pour Paris. Dans ce quartier du nord.

La boucle du temps est bouclée.

Ce seul matin, en un seul voyage, j’ai parcouru 7 années si riches, si denses, si fortes et tumultueuses, sous le regard des mes fantômes, en un seul voyage décidé par un algorithme californien qui m’a conduit dans les ruelles hantée des mes souvenirs, après avoir passé 6 mois dans le quartier des 7 années suivantes.

« La mémoire est une chienne indocile. Elle ne se laissera ni convoquer ni révoquer, mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nourrit comme elle se repaît de vous. Elle s’invite quand elle a faim, pas lorsque c’est vous l’affamé. Elle obéit à un calendrier qui n’appartient qu’à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s’emparer de vous, vous acculer ou vous libérer. Vous laisser à vos hurlements ou vous tirer un sourire. »
Elliot Perlman

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