Lettre à Michel C.

Courant août 2016, j’ai vu passer sur Twitter un article de presse à propos de Michel C., détenu au centre de détention de Bapaume, qui recevait sa première visite après 38 ans de prison. Michel n’a donc pas de visite, ne voyait jusque là que ses co-détenus, et c’est d’ailleurs un de ses anciens co-détenus qui est venu lui rendre cette visite. A 65 ans, et après 38 de prison, il n’aurait pas d’espoir de sortie avant encore au moins 10 ans.
Le texte qui suit est celui de la lettre que je ai lui adressée, et que j’ai aussi eu envie de partager avec vous. Si il devait y avoir une suite à cette correspondance en revanche, je ne la publierai pas ici.


Monsieur,

En commençant cette lettre, je ne sais pas très bien par quel bout la prendre.

J’ai appris votre existence courant août, dans un article de journal. Cet article m’a beaucoup touché.
Il m’a touché pour ce qu’il disait de vous, de nous tous, et sans doute y’avait-il quelque chose de plus personnel aussi dans tout ça pour moi.

J’ai une quarantaine d’années, une famille, un métier qui me fait vivre, je profite de l’été, et je me demande comment apporter à ma vie les changements dont je crois avoir besoin. Comment lui « donner plus de sens » notamment. Et comment « retrouver un peu de liberté » dans cette vie, comme je le disais jusqu’alors. J’ai enterré cet été un père que j’ai peu connu et dont la disparition contribue aussi a me rappeler l’urgence de vivre, le temps qui file, les vies qui s’effacent. Je crois avoir pas trop mal résumé ma situation actuelle.

Ce décor étant planté, la lecture de cet article parlant de vous, de vos 38 années déjà passées derrière les barreaux, et des 10 qu’il vous faudrait encore y passer avant de pouvoir, peut-être, rejoindre le monde extérieur, m’a secoué.

Mes interrogations, ma quête de « liberté », de sens, tout ça m’a paru soudain d’une grande indigence. A vrai dire je ne pense pas que ce le soit, indigent, car je peux vouloir « donner plus de sens » à ma vie, sans pour autant oublier quelle chance j’ai. Mais je me suis malgré tout senti un peu bête.
Lors d’une discussion récente avec mon fils aîné sur le niveau de vie moyen des français, en expliquant à mon fils comment dans notre famille nous nous situions dans tout ça j’ai beaucoup insisté sur cette importance de savoir d’où on parle, où on se situe. Pas pour se comparer aux autres, surtout pas pour envier les autres, mais pour ne pas oublier notre chance.

C’est donc là que je me retrouve. A me questionner, à me dire que si mes interrogations ne sont pas illégitimes il est essentiel de ne pas oublier d’où je parle, revenant de vacances, avec ma famille, quand je lis l’histoire d’un homme qui a été enfermé quand j’apprenais à lire et qui ne reçoit aucune visite extérieure.

Je me dis régulièrement que je ne comprends plus bien comment marche ce monde. Si il marche vraiment d’ailleurs. 

J’aimerais trouver du sens à ce qui vous arrive et j’ai beau chercher, je n’en trouve pas. Pourtant je suis de ceux qu’on est supposé essayer de protéger, en enfermant d’autres gens. Je suis supposé être rassuré de vous savoir enfermé. J’en suis surtout dépité.
J’ai donc une déclaration officielle : je me désolidarise de tout ça. Non, je ne crois pas que vous enfermer plus de 40 ans va changer quoi que ce soit à ce que vous avez peut-être fait, ou contribué à faire. J’imagine qu’il faut bien trouver des peines. Je ne sais pas où est le curseur. Mais l’enfermement perpétuel ne correspond pas à l’idée que je me fais d’une société humaine.

Ca vous fait une belle jambe de savoir que je pense ça. Ca n’a pas ouvert une brèche dans le mur. J’espère juste que nous serons nombreux à vous avoir écrit comme ça. Que cette lettre, qui n’est qu’un petit signe, une minuscule manifestation du monde extérieur, un petit caillou, soit suivie de plein d’autres. J’espère que tout ces petits cailloux ouvriront une brèche dans le mur qui vous coupe de l’humanité. Pas le mur physique mais celui du cœur. A défaut de parloir, je me vous offre ma visite par écrit.

J’ai mentionné mon père, au début de cette lettre. Il est mort début juillet, et avait à peu près votre âge. Je suis convaincu que j’aurais été touché par votre histoire et vous aurais aussi écrit même si mon père n’était pas mort, mais évidemment, il y a sans doute là une résonnance de plus.

En rassemblant les affaires de mon père je suis tombé sur deux choses qui m’ont beaucoup touchées. Il y a cette photo où je suis enfant aux longs cheveux blonds, sur la terrasse d’un appartement que mon père squattait. Et il y a ce journal qu’il a tenu pendant trois mois. Tout ça date de la même époque : 1977. J’ai repensé à ça en commençant cette lettre, en réfléchissant à votre période d’enfermement, et j’ai réalisé que cette année 1977 est approximativement celle où votre vie a basculé. J’ai repensé que cette année 1977 qui me tourne autour, en noir et blanc, revenait aussi à travers votre histoire.

Je me revois donc dans mes sandales, avec mes cheveux bonds, sur cette photo en noir et blanc qui a figé dans les grains d’argent une époque et une personne précisément à cette période où votre vie est sortie de route. Précisément à cette période où on aurait aussi figé votre vie, d’homme libre. Je ne vous connais pas, comme je crois que je connais finalement peu mon père, ce mec qui avait 27 ans en 1977, comme vous je crois. Mais ce journal qui témoigne de soirées entre amis, d’interrogations, de joies, d’amours, aurait peut-être pu être écrit par celui que vous étiez alors.

Il m’est impossible de mettre dans vos sandales. D’imaginer la vie sans horizon, la vie sans espoir, la vie un jour après l’autre, une heure après l’autre. J’ai beau faire un effort d’imagination, je me vois mal pouvoir ne serait-ce que commencer à comprendre, à imaginer, ce qu’est votre vie. Celle de l’intérieur je veux dire. La vie de tous les jours peut plus facilement s’imaginer. Mais que ressent-on quand l’univers se résume à ces murs, ces bruits, ces odeurs ?

Je parlais de sens. Alors je me demande quel sens on peut donner à cette vie rythmée par les ouvertures et fermetures de portes, décidées par d’autres, depuis 38 ans. Comment continuer à mettre un pas devant l’autre. 

J’imagine, puisque je ne peux faire que ça, et je me dis que ce qui compte, au fond, c’est le contact des hommes. L’humanité. Les émotions. Que ça, ça peut survivre, et permettre de tenir toutes ces années. Que votre copain sorti, qui est revenu au parloir, c’est ça qu’il nous raconte. C’est ça qu’il nous montre : ce qui compte c’est l’humanité. Ce qui reste c’est l’humanité. Le reste c’est des mots et des objets.

En lisant cet article, en découvrant ces minuscules bribes de votre histoire, j’ai été touché et je voulais vous écrire, sans but précis. Dans le fond je crois que ce que j’ai voulu c’est vous apporter un contact, la chaleur d’une pensée pour vous ?

Je ne sais pas si ce que j’écris ici a beaucoup de sens. Si je réussis à vous faire parvenir un tout petit peu d’humanité, la mienne, à travers les barreaux, alors mon courrier aura eu un tout petit peu de sens et j’en serai heureux.

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30 jours

En commençant cette lettre je réalise que ça faisait bien longtemps que je ne t’avais pas écrit. A part une ou deux cartes postales de vacances, je crois que la dernière fois que je t’ai vraiment écrit une lettre, une vraie, c’était il y a 25 ans. Une lettre un peu raide, un peu hard. Je suis sûr que tu t’en souviens.

Mais voilà donc, 25 ans plus tard, il est temps de reprendre la plume.

Je t’écris et je sais bien que tu ne me répondras pas. Tu ne me répondras pas mais ça ne veut pas dire que je n’aie rien à dire.

Qu’est-ce que j’ai à dire alors ? Qu’est-ce que j’ai à dire que je n’ai pas dit il y a 3 semaines, à Saint Germain ?

Depuis toutes ces années, je n’ai pas pu m’empêcher de souligner le cynisme de cette vie qui petit à petit me ramenait sur ta route après que tu sois écarté de la mienne (de vie).

Des années que tu avais pris la tangente, suivi ta route, assumé de loin ton rôle. Des années où je m’étais senti assez peu concerné par ta vie, comme je te sentais moyennement concerné par la mienne. Et puis à mesure que la maladie t’a donné des coups sur le crâne, à mesure que tu t’es recroquevillé, déformé, il m’a fallu, petit à petit, assumer ce rôle. Un rôle de soutien, dans l’ombre d’abord, puis un rôle de premier plan, de tuteur. Et plus nous nous sommes rapprochés, plus tu t’éloignais, dans ton corps, et parfois dans ta tête. Tantôt très lucide, mais de moins en moins capable de parler, tantôt plus vraiment, lucide.

Je me faisais la réflexion que j’avais commencé mon deuil il y a quelques années déjà. A force d’assister à cet effondrement par petits bouts, j’ai commencé à me préparer. Sans savoir quand. Quand tu finirai par lâcher. Ca semblait loin.
J’ai géré tes affaires. J’ai vidé cet appartement, comme on le fait après un décès. J’ai trié des archives. Exhumé des photos, comme celle de la baignoire sur la terrasse. Les grenades émotionnelles, les capsules temporelles, tout ça m’a pété à la gueule.

J’ai fait le deuil d’un vivant. J’ai aussi fait le deuil d’une vie qu’on n’a pas eue. Ca aussi je l’avais commencé il y a bien longtemps. Il y a une quarantaine d’années. Mais ce deuil là n’était qu’en embryon. Il était là mais devait être achevé. Colère et déni étaient probablement déjà passés. La résignation était par là.
Alors il me faut le faire, ce deuil, de notre vie. Il me reste la tristesse et l’acceptation.

Comme je l’ai dit dans ce texte que j’ai lu il y a trois semaines, on s’est ratés. Je m’y étais fait. Je vivais avec mais il m’a fallu m’y replonger, me remettre devant cette évidence. Vider l’appartement. Lire de vieux papiers. Lire ce journal, où tu te racontes, regarder des photos.
Et petit à petit, le mec que je n’ai pas connu, celui que j’ai loupé, qui m’a loupé, ce mec qui aurait pu être mon père et dont j’avais fait le deuil, ce mec a pris forme. Oh, rien de très précis. Mais par touches successives, chaque courrier, chaque photo, chaque échange avec quelqu’un que tu as connu, avec qui tu as travaillé, chaque page de ce journal, tout ça a contribué à ce travail impressionniste. Et me voilà avec un portrait, un portrait en creux globalement, mais un portrait, où un inconnu commence à ressembler à un mec.
Ca commence à être difficile à rejeter, moins facile à oublier. Plus dur à critiquer quand on voit se dessiner quelqu’un de pas si totalement différent de soit qu’on le voudrait. Plus facile d’en vouloir à un inconnu qui, assurément, est très différent, qu’à un mec dont on voit qu’il partageait des intérêts, des émotions, des tourments, une histoire.

Je dois donc te dire que tu m’emmerdes. J’avais réussi à sauver ma peau, à t’en vouloir mais doucement, passivement, sans que ce soit ce charbon qui brûle au creux de la main dont parlent les boudhistes. Je pouvais t’en vouloir, te critiquer, dire que tu n’étais que très lointainement mon père, que tu m’avais un peu largué.
Maintenant, c’est un peu moins facile.

Le plus drôle c’est que tu as bien montré une envie qu’on parle. Mais ce n’était jamais le moment. Et puis c’était trop tard. Trop tard dans ma tête. Trop tard dans ta maladie. Trop tard quoi.

Je suis donc là à écrire cette lettre que tu ne liras jamais et surtout à laquelle tu ne répondras jamais.

C’est con, je n’ai jamais eu l’idée de l’écrire avant ta mort…

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La baignoire sur la terrasse

Je n’avais pas oublié cette lointaine baignoire. Je ne l’avais pas oubliée mais c’était un souvenir de mots. Un souvenir dont on a l’idée, dont on peut évoquer le contour en se le racontant. Mais les images sont celles du récit qu’on se fait du souvenir. Comme une histoire passée de génération en génération dont chacun invente les images.

Je me souvenais de l’idée de cette baignoire sur la terrasse, d’une colère sans doute, d’un bain froid. En fait j’ai oublié cette histoire mais pas la baignoire. D’ailleurs la terrasse, et l’appartement qui va avec est associé à d’autres récits. C’est loin. C’est une autre vie qui est la mienne mais si loin. Il y a eu mille vies depuis. Le petit garçon aux cheveux longs est loin.

C’est si loin alors qu’aujourd’hui, petit à petit, une autre vie continue de se déliter.
Aujourd’hui l’histoire est faite d’hôpital, de conversations médicales, de récits d’interventions, de presque fins, et de presque mieux, de tensions et températures, sondes, infections. Tous les mots des maux se succèdent. Les espoirs suivent les courbes des écrans, les espoirs et les craintes bipent et sonnent, s’entortillent dans les tuyaux, se perdent dans une voix désarticulée.

Le petit garçon aux cheveux longs est loin, et moi je suis là aujourd’hui. J’accompagne, je visite. Je suis perdu dans une histoire dont je ne sais plus quelle place j’y joue. Fils, tuteur, spectateur. Distant, dedans. Froid, frappé. Trainé derrière la bagnole de la vie qui suit son cours.

Je regarde ce père qui paraît si souvent ne plus être là qu’en apparence. La vie et la conscience vacillent et avec elles les émotions du spectateur que je suis. Qui suis-je ici ? Je le regarde en me demandant qui il est pour moi. Lui qui n’a jamais été père pour moi, ou si peu de temps et dont par un doux cynisme je suis tuteur aujourd’hui.

Je me sens distant, mais pas étranger. Peu sensible au père mais sensible à la douleur d’un homme. A la chute d’un homme, au ralenti. Pas étranger à cet homme qui a existé avant moi, que j’ai toujours connu. Je ne suis pas sûr de l’aimer vraiment, pas comme un père en tout cas, mais son effacement progressif me vrille parfois le bide.

Alors je gère ma mission. Alors qu’il faut vider des meubles, rassembler des affaires, préserver le travail d’une vie, je trie et parfois, sans crier gare, une grenade émotionnelle m’explose à la figure, lancée par un CRS de la mémoire planqué quelque part. Je ne me sens pas appartenir à cette histoire. En tout cas je n’appartiens pas à cette deuxième vie, la plus longue et la seule qui semble exister, celle qui s’est jouée notamment dans cet appartement. Je n’appartiens plus à l’histoire de ce père qui ne l’était pas. J’assume mon rôle, je le tiens avec rigueur, je gère les affaires mais soyez gentils de garder les émotions. Ou pas.

Je suis un casseur, un casseur du vernis historique, de ces apparences maintenues à bout de bras. De cette famille qu’on aurait aimé si belle, unie et fraiche.
J’ai ouvert cette boîte, jeté un oeil à ces photos, intrigué par les années indiquées. Je suis un casseur et un CRS de la mémoire m’a lancé une grenade. BAM. Le petit garçon aux cheveux longs sort de la pochette. Je souris d’abord. J’aime cette photo que je n’avais pas revue depuis longtemps. J’aime aussi celle-ci que je connais bien. Je découvre celle-ci, avec mon père. Celle-ci avec ma mère.
Et puis il y a celle-là. sur la terrasse. Je vois cette baignoire, sans doute possible. C’est celle du souvenir. Celle de cette colère. En tout cas celle de cette punition. *BAM*.

Je revois la terrasse. Je revois d’autre photos. 1977. Quai Marx Dormoy.
La colère, la punition, je m’en fous. Moi aussi je lève la voix parfois, quand mes enfants passent les bornes ou ma patience. La colère ou la punition je m’en fous, mais le souvenir me prends. 1977, et avec lui son cortège de toutes sortes de souvenirs, de vertiges du temps qui passe, de la vie qui défile, du sens et des êtres qui manquent. 1977 je m’en fous, comme de 78. Mais il n’y a plus de sol sous mes pieds. Plus de murs.
Ca canarde dans ma tête. Je monte une barricade mais je suis encerclé. Toute une compagnie s’est mobilisée.

Les photos racontent une histoire. Les photos, comme des pavés lancés contre la vitrine de mon insouciance, dessinent un portrait. Ce père absent, dont je revendique de me sentir un peu étranger, se dessine en homme. Ici au travail, ici une fête. On devine qu’il n’était pas que le faux père lointain.

Et puis il y a là ce cahier d’écolier, modèle vintage-encore-plus-vieux-que-moi. Ce cahier où une écriture régulière couvre 20 ou 30 pages. Des dates. 1977. Janvier 1977 qui se déroule, jour après jour. Ligne après ligne une vie inconnue se livre. Des noms inconnus peuplent des lieux à peine connus autour d’une terrasse bien connue. Le petit garçon aux cheveux longs est absent. Il ne vit pas là. Une histoire inconnue s’y raconte, presque 40 ans plus tard, où un père inconnu prend les traits d’un jeune homme racontant son quotidien, dévoilant ses humeurs et dessinant un personnage qui ne m’est plus si inconnu, plus si lointain, par ces ressemblances qu’il révèle.

Je suis comme un con avec mon cahier et ma photo. Un pied en 1977, un autre en 2016. Un grand coup de vent a soufflé dans tête, jonchée de vitrines cassées et de grenades explosées. Les CRS ont chargé et moi je me demande comment je m’appelle. Je suis étendu sur le sol de ma mémoire. J’ai envie de rire autant que de pleurer, et je me demande ce que je vais faire de ma vie.

La baignoire sur la terrasse

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