Trip wire

Depuis longtemps, je traverse l’existence avec le sentiment grandissant d’être un extra terrestre.

Adolescent déjà, adulte maintenant, j’observe le monde avec un regard parfois amusé, parfois étonné, effrayé, terrorisé, c’est selon. Dès mon entrée au collège, j’ai ce souvenir d’avoir commencé à me trouver différent, avoir du mal à comprendre les attentes et envies de ces autres.

Ce décalage ne s’est pas atténué avec l’âge, j’ai plus appris à vivre avec. Je suis resté longtemps avec cette incompréhension profonde de ce qu’est ce monde, des forces qui meuvent les autres.
Une sensation m’a progressivement envahi lentement depuis plusieurs années, une lecture, qui donne un sens à ce que je ne comprenais pas.

Qu’est-ce qui fait courir les gens ?

On pourrait répartir la population en deux : ceux qui creusent, et ceux qui ont un pistolet chargé. Ah non ça c’est autre chose. Quoi que.
Alors disons qu’il y a ceux qui doivent survivre et les autres. Ceux qui ont un vrai problème pour subvenir à leurs besoins essentiels ne rentrent pas dans le champ de cette observation. Ils doivent manger, point. Mais les autres ?

Qu’est-ce qui bouge le cul des andalouses ? C’est l’amour. Qu’est-ce qui bouge les autres ?

Jean-Claude ou Rachida, cadres au service marketing d’une grande marque de cosmétiques ou de l’agro-alimentaire, qu’est-ce qui vous fait tenir ? Comment acceptes-tu de subir tout ça ? Tu n’as pas le choix, il faut manger ? Oui d’accord. Mais comment tiens-tu le coup ? Les plaisirs de la vie, les vacances, les concerts, le home cinema, ton nombre de followers sur Touiteur ? D’accord.

Tu sais (au fait, je peux te tutoyer??), je t’observe depuis un moment. Je ne peux pas m’en empêcher. Je te regarde, fasciné. Parfois, je vais faire un tour dans l’un des plus grands hypermarchés d’Europe (oui Madame). Le Temple de la consommation. Un univers totalement fascinant. J’y vois des milliers de camarades de jeu s’affairer.

Cet endroit est fascinant à plusieurs titres. De part sa taille il permet d’avoir sous la main un échantillon statistiquement assez large de cobayes. C’est un vrai théâtre, à la fois pour la mise en scène des offres, et ce que nous offrons au regard de ceux qui nous entourent.

Que faites-vous là-bas, Jean-Claude et Rachida ? Vous achetez des yaourts pour le petit et des soupes pour les parents, oui. Vous achetez aussi… du… plaisir.

T’es-tu vu, Jean-Claude, quand au milieu des chips, poulets, pizzas surgelées et yaourts tu as mis le carton de cette nouvelle TV ? Moi je te regardai. Tu avais cet air presque fier. Oh pas trop, car ce serait vulgaire. Mais on sentait la satisfaction… non… le plaisir. Quelque chose qui t’a envahi. Rachida, tu étais presque rayonnante aussi. Bientôt, on allait pouvoir la débaler dans le salon. Rejouer le bluray de Twilight pour apprécier la différence. Qui sait, la montrer aux voisins.
Au passage en caisse, et surtout au moment de l’installer, le plaisir a été grand.

Mission accomplie.

Tu l’as regardée, essayée, ravi d’avoir enfin le mode XB12 qui donne à l’image cette profondeur qui coupe le souffle. Maintenant, oui, tu es fier. Je ne sais pas ce que tu as fait du modèle acheté il y a trois ans. Tu l’as peut-être jeté, ou revendu pour 20% de sa valeur initiale.

Mais là, tu es empli de… empli de… de quoi ? De plaisir ? Et ensuite ? Ensuite tu auras encore du plaisir à regarder des films ou le BFM TV, mais petit à petit, la normalité va reprendre le dessus. Le frisson de la nouveauté va s’estomper.
Bientôt, tu vas rêver de cette voiture. Ou de ce téléphone. As-tu vu la montre de James Bond ? As-tu vu ce site de rencontres adultères ? Ces yaourts qui rendent si beau ?

Tu vas avoir envie. Envie. Recommencer. Envie. Recommencer. Frisson. Retrouver ce kiff.

Notre monde est une monde du shoot. Tout est fix.
Tout est consommable. L’écran la montre, toi, elle, lui.

Tu viens chercher ce moment de plaisir qui va t’envahir, t’accompagner pendant quelques minutes, heures ou jours. Ce plaisir qui va s’écouler dans tes veines pour te faire oublier ce sale type des RH, ou peut-être le nouveau N+1, qui t’a fixé des objectifs quanti et quali en phase avec le stratégie bizdev.

Un pas après l’autre, une main après l’autre, tu attrapes un échelon, tu avances d’un cran. La roue tourne. Tu avances encore d’un cran, et tu tournes la roue. Tu tournes dans ta roue. Besoin d’un fix. La descente est raide. Tu es mal.
Tu rêves de demain, de plus tard, de pas grand chose en fait. Manger et tripper.
Pour tenir, il te faut un shoot. Un fix de dopamine. Cash.

Happiness is a warm gun.

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4 réflexions sur « Trip wire »

  1. Tu as implacablement raison et ta manière de l’écrire est incisive (la vidéo est flippante…). Ce qui me rassure, c’est qu’il y a aussi moyen de faire autrement…mais tout le monde ne le peut pas et alors il faut d’autres shoots, fixes, cash…

  2. PA-THE-TI_QUE! La masse mouvante, la masse grouillante, la masse piaillante. Heureux les simples d’esprits, le supermarché est leur royaume. Le consommateur et le néant. La race humaine est plus proche du lemming que de la « divinité ». On est à la base de la pyramide de Maslow.

    1. Oui, quand je vais dans cet hyper, c’est un sentiment très partagé, entre mort de rire et déprimé. Ca dépend un peu de mon humeur. Je trouve ça fascinant, en particulier du fait que je me sens totalement martien en face, et régulièrement ça me plombe et me donne envie de partir en courant.

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