Naufrage

J’ai le sentiment d’assister à un naufrage. C’est un naufrage qui a commencé il y a bien longtemps. Par des voies d’eau successives, la coque a perdu son étanchéité, le bateau a commencé à giter.

Je suis un adulte maintenant, et je dois affronter la vie des adultes. Je dois regarder les choses en face et ne pas fuir mes responsabilités. Je ne suis plus un enfant donc. Je suis un adulte.

C’est ce qui me fait sortir de chez moi ce matin. Ce qui me fait prendre ce train.
C’est ce qui me fait marcher dans cette immense avenue bordée de maisons immenses et riches, d’arbres et de jardins bourgeois, dans une ville qui n’est pas la mienne.

Je voudrais être ailleurs. Je donnerais presque tout pour être ailleurs. Presque. Mais la subtilité qui m’a conduit là est dans ce « presque ». C’est bien parceque je ne peux pas « tout » donner pour ne pas être là, et que je dois donc affronter l’avenir.
Je dois me rendre à ce rendez-vous que j’ai sollicité.

Je suis sur la voie d’un train lancé à grande vitesse. Je l’ai regardé arriver, assis sur la voie, j’ai attendu. Maintenant il faut agir.
Alors je dois venir ici, franchir les grilles de ce château. 

J’ai l’impression d’être dans un autre temps, un autre univers. Ce bâtiment est hors du temps, hors de la ville. J’ai l’impression de vivre la première scène d’un film. L’un des personnages emprunte cette allée de graviers. Le générique d’introduction s’affiche en bas de l’écran. On suit le personnage, de dos, au steady-cam. Le gravier crisse.
C’est un film français. Dans Télérama ils diraient « drame psychologique ». 

La femme avec qui j’ai rendez-vous me reçoit. Elle est douce, aimable. Nous parlons longuement. Je lui raconte un peu ma vie, je lui parle de lui, de ce qui me conduit à être là aujourd’hui malgré tout. 
Je ressors avec peu de réponses, justes quelques pistes en plus, ce qui est malgré tout appréciable, mais aussi beaucoup de craintes.

En sortant de ce rendez-vous, je retrouve mon frère, qui est aussi venu le voir.
Tous les deux nous essayons de trouver notre chemin, trouver sa chambre. 
Au travers des couloirs et des services dans lesquels nous progressons, je me dis que je n’aime décidément pas ces endroits, ces odeurs, ces histoires.

Nous le trouvons dans sa chambre et il est à la fois surpris et ravi de nous voir. Nous n’avons pas prévenu, alors la surprise est bonne.
Il est souriant, ravi de nous présenter à son interlocuteur du moment, un gaillard en fauteuil roulant, ou aux infirmières.
Et comme il est l’heure de déjeuner nous l’accompagnons à table.

Le temps de ces quelques minutes que nous passons à l’aider tant bien que mal à s’installer à table, à servir son repas, nous échangeons quelques plaisanteries sur son plateau repas, sur les tomates cerise qui viennent, elles, du jardin de mamie. Nous sommes détendus.

Je ne sais plus exactement avec quoi ça a commencé. Je me souviens que c’est arrivé très vite. Au détour d’une phrase, une alarme intérieure s’est déclenchée. Ma vigie, du plus haut du plus haut de sa tour de surveillance, m’a hurlé son message, prévenu qu’on avait dérapé.
Je savais que ça pouvait arriver. Mamie m’en avait parlé. En même temps je me réfugiais derrière cette quasi certitude : on a compris, c’est ce médicament qui peut avoir des effets secondaires à long terme alors voilà on a compris, ça va aller.

Mais tout ça ne veut plus rien dire.

Il a glissé, l’espace d’un battement de cil, l’espace d’un hoquet du temps. Il est en train de nous parler de ces piqûres. Il nous explique qu’on lui tire des fléchettes en métal, de toutes petites fléchettes en métal, avec une sarbacane. Des fléchettes en cuivre ou en argent, va savoir. Tout a commencé il y a un mois ou deux.

Je suis soufflé, je ne dis pas un mot. Je ne sais pas quoi dire, et en même temps je ne suis pas vraiment surpris.

Mon frère ne semble pas comprendre ce qui se joue. Il questionne gentiment, fait part de son doute, lui dit qu’il doit se tromper. Qui pourrait lui en vouloir ? Il réagit avec lui au premier degré. Si je lui disais que j’avais senti un tremblement de terre il me dirait sans doute la même chose : « oh non tu sais, je crois que ce n’était pas ça, tu dois faire erreur ».

Mon père se met un peu en colère. Il comprend notre étonnement initial mais pas qu’on ait du mal à le croire : c’est blessant de ne pas être cru par ses plus proches. Quand mon frère se lève pour aller chercher de l’eau, il me dit de lui que c’est un « détracteur ».

Depuis plusieurs semaines il a repéré le manège. Repéré des silhouettes le soir dans les couloirs. Parfois dans sa chambre. Ils mettent en place des stratagèmes.

Il ne parle pas trop fort, car il y a des oreilles qui ne doivent pas entendre. Pour certains tout ça n’est qu’une question de dosages de médicaments, il ne serait victime que d’effets secondaires et rien de ce qu’il voit dans ces moments ne serait vraiment vrai. Mais lui, il sait bien que ce n’est pas aussi simple. Que sa maladie, que ses médicaments peuvent avoir des effets comme ça oui, d’accord ; mais là non, on n’y est pas. Ca n’est pas ça.

Ici on lui joue un tour. Un piège se referme sur lui.

Parfois ils lui mettent des pièges dans sa chambre, des mises en scènes pour le tromper. Il a bien compris qu’il ne s’agit pas d’hallucinations. Il nous rassure, il fait bien la différence et ce n’est pas son esprit qui prendre ces mises à en scène pour des réalités.
Il sait bien que ce sont des montages, des trucages de cinéma. Parfois très bien réalisés d’ailleurs, parfois moins. 

Alors non, ce ne sont pas des fantasmagories, ce ne sont pas des inventions de son esprit. C’est du cinéma.

L’enquête est en cours, mais il est menacé. Dimanche soir, ou peut-être samedi, il a suivi une de ces silhouettes. Sur la télé allumée dans une salle commune, il a vu le film le plus horrible qu’il ait jamais vu. A l’écran, c’est lui qu’il voit. Il est victime d’un vol de son identité, d’un trucage digne d’Avatar, on l’a mis en scène dans un film reprenant le pire des films pornos et des films d’horreur réunis. L’enquête est en cours et moi qui comprend bien ces choses là il faudra que je lui indique des sites qui expliquent bien les trucages comme ceux d’Avatar.

Il ne sait pas à quoi ça rime, pourquoi on veut lui faire ça. Il évoque des scenari dignes de films noirs, des complots pour pousser un homme un ou une femme dans la folie, pour les faire chuter.

Pendant près de deux heures il progresse dans son récit, par petites touches, par de très nombreux détours, des digressions plus ou moins en rapport. 
Il perd le fil, le reprend, nous perd, nous retrouve.

Pendant deux heures je suis stupéfait, et presque froid. Je sais que je dois tenir. Ne pas craquer. Pas devant lui, pas devant mon frère. Et puis je cogite, j’analyse, à toute vitesse. Je croise, recroise, mets en perspective, devance parfois intérieurement ses révélations.

Je regarde mon frère qui du haut de ses seize ans tout mouillé assiste à une nouvelle étape de ce naufrage, ce naufrage auquel il assiste depuis presque toute sa vie.
Aujourd’hui, alors qu’il n’a encore sans doute pas fait le deuil de sa mère, morte il y a quelques mois, dont la longue maladie aura aussi rythmé une partie de sa jeune vie, il écoute incrédule notre père parler de ces gens qui lui font des croche-pattes dans les escaliers ou lui envoient des fléchettes de sarbacane sur les bras. Je contemple sa vie à lui, sa famille qui a sombré.

J’ai le sentiment de voir un navire s’enfoncer dans l’océan. Ce navire c’est cette famille qui n’en fini pas de se disloquer.

Je quitte cet hôpital abasourdi, anesthésié, guidé par mes pas. Je retourne vers le monde, je rentre chez moi avec une seule envie : ne plus penser. Jamais.
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2 réflexions sur « Naufrage »

  1. parfois on en viendrait à souhaiter une chute rapide, brutale, indolore. Avoir mal un grand coup et puis pouvoir avancer, et/ou se reconstruire. Quelquefois on choisit de fuir. Le plus loin possible. Parfois on n’a d’autre choix de d’assister…

    1. J’avoue que j’aimerais fuir. Mais je ne peux pas. Je l’ai fait d’une certaine façon, en n’étant pas celui qui assume au quotidien. Je mets consciencieusement la tête dans le sable, en sachant qu’un jour ou l’autre je devrai la ressortir brutalement.

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