L’aérotrain

Le paysage défile. Une forêt chasse un champ qui chasse une ferme qui chasse une prairie qui chasse…

Le soleil assure la fin de service, le monde a pris une teinte rosée.
Avec le monde défile le temps.
Les pensées glissent le long du temps, déroulant des pelotes de tout, de rien, dont les fils s’emmêlent dans les forêts, dans les champs, dans les fermes.
Le paysage se défile et la conscience marmonne, chantonne, sans sens, sans mélodie.

Et puis j’ai 8 ans ou 10 ans ou 12 ans. Ces champs, cette course vers l’ouest, et mon voyage bifurquent, on prend un virage dans le temps. J’ai 8 ans ou 10 ans ou 12 ans, dans la voiture.
Papi m’explique ce qu’est cet étrange pont, un peu trop long pour être un pont, au milieu de rien, qui va de nul part vers nul part. Notre route le longe.
C’est une grande ligne de béton à dix mètres du sol peut-être.
Un grand trait vers rien, nul part.

Papi m’explique, me parle de ce train sur air, très rapide, il me parle de l’Aérotrain, qui a été essayé ici il y a des années, et qui ne fonctionnera jamais.

J’ai 40 ans, dans un train à grande vitesse, qui file à travers la campagne, le soir et le temps. Je suis ici, et il y a une trentaine d’année.

Dans le train rapide je pense à cet autre train rapide, et puis à papi.
Je pense que j’aimerais encore parler avec lui parfois. Et puis je me demande ce qui a gravé ce jour, cette discussion, dans un coin de ma tête. Quelle graine a enraciné ce train dans les méandres de mon sac de souvenirs.

Trente ans plus tard, il est encore là à me raconter cette histoire. Il a fait tant de choses dans sa vie, tellement plus utiles, marquantes, pour moi comme pour d’autres, mais ce sont des histoires, ces points de suspension, qui le raccrochent à moi. Comme les dents d’un timbre.

Je sais si peu de ce qu’il a fait qui « compte », qui le dépasse, qui nous dépasse. Des gens qu’il a contribué à sauver. Des gens qu’il a guidés, accompagnés, éduqués.
Pour moi il reste l’Aérotrain, le cerf-volant, des rustines, des tracts dans des boîtes à lettres, une échelle dans la cour…

Comme les dents d’un timbre, qui le relient à un autre timbre, qui nous relient, qui…

« La mémoire est une chienne indocile. Elle ne se laissera ni convoquer ni révoquer, mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nourrit comme elle se repaît de vous. Elle s’invite quand elle a faim, pas lorsque c’est vous l’affamé. Elle obéit à un calendrier qui n’appartient qu’à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s’emparer de vous, vous acculer ou vous libérer. Vous laisser à vos hurlements ou vous tirer un sourire. »

Elliot Perlman