Des mots et des sons #1

En attendant de publier à nouveau, peut-être, de vrais billets, j’avais envie de partager mes lectures ou découvertes musicales des derniers mois.

De janvier à juillet j’avais lu un seul roman, et trois récits de voyages, mon temps de lecture étant vampirisé par des lectures d’articles, essais, ouvrages pratiques tournant autour du sujet de la formation que j’ai entamée cette année.
Je me suis un peu rattrapé en lisant 6 romans pendant les deux dernières semaines de mes vacances cet été.

Voici donc les romans, récits de voyages ou autres lectures non techniques de mes 12 derniers mois que je recommande (ça va de « gros coup de coeur » à « sympa »).

  • Les locataires de l’été – Charles Simmons
  • Pour la peau – Emmanuelle Richard
  • De beaux lendemains – Russel Banks
  • Le Quatrième Mur – Sorj Chalandon
  • The Whites – Richard Price
  • Bonheur fantôme – Anne Percin
  • Assez de bleu dans le ciel – Maggie O’Farrell
  • Le vide et le plein – Nicolas Bouvier
  • Chronique japonaise – Nicolas Bouvier
  • Sur les chemins noirs – Sylvain Tesson
  • Les intéressants – Meg Wolitzer
  • Numéro 11 – Jonathan Coe
  • Famille modèle – Eric Puchner
  • Peine perdue – Olivier Adam
  • Berezina – Sylvain Tesson
  • L’usage du monde – Nicolas Bouvier
  • La Jeune épouse – Alessandro Baricco
  • Les Lisières – Olivier Adam
  • Comment tout a commencé – Pete Fromm

Musicalement, c’est très éclectique, il y a des choses qui bougent, des titres plus doux, voire mélancoliques. C’est ma playlist « humeurs du moments », dans laquelle j’ajoute plus que je ne supprime, avec des titres qui y sont depuis deux ou trois ans (voire plus pour une poignée).
La voici dans un player Deezer (ça marche pour tout le monde, ça permet au moins d’écouter un extrait), la liste brute est disponible juste en-dessous :

Nom Artiste Compositeur Album
Part X Keith Jarrett Keith Jarrett The Carnegie Hall Concert CD 2
U-turn (lili) AaRON Je vais bien, ne t’en fais pas
Mad World Michael Andrews feat. Gary Jules Donnie Darko OST
Heartbeats José González Veneer
Breathe Me Sia Colour The Small One
Si j’étais moi Zazie La Zizanie
Les Etoiles Filantes Les Cowboys Fringants La Grand-Messe
Wake Up Dead Man U2 Pop
Man Of The Hour Pearl Jam Big Fish
London Calling The Clash Joe Strummer/Mick Jones London Calling
Leaving New York R.E.M. Buck/Mills/Stipe Around The Sun
Bohemian Like You Dandy Warhols Six feet under
The Mystery Of Love Marianne Faithfull Before The Poison
Before The Poison Marianne Faithfull Before The Poison
Stop Sam Brown
Every Breath You Take The Police Synchronicity
It’s Probably Me Eric Clapton & Sting
Sex On Fire Kings of Leon Only By The Night
Rebellion (Lies) Arcade Fire Arcade Fire Funeral
A Beautiful Rage II Laëtitia Sheriff Laëtitia Sheriff Pandemonium, Solace and Stars
Passe Dans Cette Vallée Mountain Men Mathieu Guillou Black Market Flowers
Rain Adna Adna Kadic Night
Ongeveer Eefje de Visser Eefje de Visser Het is
Hector Cold Specks Al Spx I Predict a Graceful Expulsion
Owl She Keeps Bees Owl – Single
I’m Not In Love 10cc Eric Stewart & Graham Gouldman The Original Soundtrack
A Season of Doubt Cold Specks Ladan Hussein Neuroplasticity
Pavilhão Chinês FUZETA Charles-Alexandre Sims, Pierre-Antoine Sims, Dorian-Frédéric Sims & Jérémy Pierre Herve Pavilhão Chinês – EP
Over & Over Moloko Statues
Passe Dans Cette Vallée Mountain Men Mathieu Guillou Black Market Flowers
A Season of Doubt Cold Specks Ladan Hussein Neuroplasticity
When I Was Your Age (Acoustic Version) Sharko David Bartholome When I Was Your Age (Acoustic Version) – Single
Colour My Heart Charlotte OC Charlotte O’Connor & Tim Anderson Colour My Heart – EP
Big Jet Plane Sweem Angus Stone & Julia Stone Un matin d’hiver – EP
Starwood Choker Bing & Ruth David Moore No Home of the Mind
Monnaie de singe IAM Akhenaton Rêvolution
One Hundred Days Mark Lanegan Bubblegum
Pure Comedy Father John Misty Josh Tillman Pure Comedy
The Arc The Arcs Yours, Dreamily,
Party Girl Michelle Gurevich Party Girl
A Heartbreak Angus & Julia Stone Angus Stone & Julia Stone Angus & Julia Stone (Deluxe Edition)
Pot Kettle Black Tilly and the Wall Whip It (Music from the Motion Picture)
Lola Izia Antoine Toustou, Sebastien Hoog & Izïa Higelin Izia
Hector Cold Specks Al Spx I Predict a Graceful Expulsion
Glass Eyes Radiohead A Moon Shaped Pool
Daydreaming Radiohead A Moon Shaped Pool
Twice Little Dragon Best Of
My One and Only Thrill Melody Gardot Melody Gardot My One and Only Thrill
Pure Comedy Father John Misty Josh Tillman Pure Comedy
Over & Over Moloko Statues
Ayo Bibi Tanga & Le Professeur Inlassable Yellow Gauze
The Camp PJ Harvey & Ramy Essam The Camp – Single
Suddenly Jeanne Added Jeanne Added Be Sensational
A Taste of Honey Piers Faccini & Luca Aquino Ric Marlow & Robert William Scott Autour de Chet
Yalla Tnam Nada (feat. Golshifteh Farahani) Bachar Mar-Khalifé Traditional Ya Balad
Tick Tick Boom The Hives Die Welle (Original Soundtrack)
The Ministry of Defence PJ Harvey Polly Jean Harvey The Hope Six Demolition Project
Fratres Arvo Pärt Arvo Pärt Mother Night (Original Motion Picture Soundtrack)
Sex (I’m A) [feat. Mike Patton, Jennifer Charles, Kid Koala & Dan the Automator] Nathaniel Merriweather Nathaniel Merriweather Presents…Lovage: Music to Make Love to Your Old Lady By (feat. Mike Patton, Jennifer Charles, Kid Koala & Dan the Automator)
Come Down Anderson .Paak Malibu
The Promise You Made Cock Robin Peter Kingsbery The Very Best of Cock Robin
Forest Fire Lloyd Cole & Lloyd Cole & The Commotions Lloyd Cole Lloyd Cole and the Commotions: The Collection
Serpents Sharon Van Etten Tramp
The Sense of Me Mud Flow Mud Flow A Life On Standby

Il faut qu’on parle

Ce repas n’a l’air de rien. Il n’y a pas eu d’annonce, pas de prétexte, pas de programme. Jute un rendez-vous. On s’est retrouvés ainsi, et on débute avec des banalités autour du menu.

Assez vite, il me raconte comment il imagine l’avenir. C’est son avenir mais il me le raconte, à moi. C’est son avenir, celui qu’il imagine, mais c’est l’avenir qu’il imagine pour nous, car il y a une place pour moi dans ce futur. J’essaie de m’y projeter. J’essaie de comprendre ce futur. J’essaie de visualiser ma place, dans ce futur là, à mesure qu’il le met en mots, de jauger si ça me semble solide.

J’essaie de faire cette projection mais dans le fond, mon espoir est mince. Je me sens déjà un peu las de ces paroles. J’ai le sentiment qu’elles arrivent peut-être un peu trop tard, mais, surtout, j’ai déjà entendu tout ça, ou presque. Je l’entends me dire des choses que je ne savais pas, me donner des informations nouvelles ; les paroles sont nouvelles, et pourtant c’est une musique que j’ai déjà entendue.
Je l’entends parler de nous en ayant cette sensation de m’en sentir déjà pratiquement étranger. Je me sens coupable. Je ne voudrais pas avoir déjà fait le deuil de notre relation avant de l’avoir entendu, jusqu’au bout. Avant d’avoir pris le temps d’y réfléchir. Avant de lui avoir donné sa chance. Est-ce que j’ai déjà abandonné ? Est-ce que je ne veux plus l’écouter ? Ai-je déjà trop rêvé d’ailleurs que je puisse plus désirer ce qu’il me promet ? Est-ce que cette autre histoire qui m’habite est une façon de me détourner de lui ? Le fruit de mes colères ? Le fruit de mes déceptions ? Je ne le pense vraiment pas. Mais je ne voudrais pas ne pas m’être posé la question. Ne pas avoir interrogé ma capacité à être là, pour lui, pour l’entendre, vraiment.

Je prends le temps. Je mobilise l’énergie pour lui redire les choses. Pour lui redire que je suis mal dans notre histoire depuis trop longtemps. Que chaque jour, depuis plus d’un an au moins, chaque jour est difficile. J’ai déjà dit comment je pensais qu’on pouvait s’y prendre autrement. J’ai déjà dit qu’il allait falloir fonctionner autrement. Que je ne pouvais pas être toujours cantonné aux mêmes tâches, relégué, que j’avais besoin de temps pour moi, de temps pour rêver, et puis aussi pour me tourner vers l’avenir.

Alors je prends ce temps et je mets en oeuvre cette énergie, encore une fois, par respect pour lui, par respect pour nous, et parceque sinon tout ça n’a guère de sens. Je fais cet effort pour remettre les idées en ordre, les exprimer de la façon la plus claire possible.
Il me dit qu’il va réfléchir, qu’on va trouver une solution, une façon de se retrouver.

Je réfléchis depuis plusieurs mois déjà au fait de mettre fin à cette histoire. On a déjà eu l’occasion de parler, j’ai déjà fait passer mes messages, fait comprendre que la situation devenait trop… ou pas assez… Je lui ai déjà offert ces opportunités. Il m’a dit qu’il tenait à moi, que j’avais une place dans cet avenir. Il me l’a déjà dit avant, me le redit maintenant, promet qu’il va imaginer une nouvelle donne.

Et quelque part au fond de moi, une voix me dit qu’elle n’y croit plus. Que je n’y crois plus. Que le temps a déjà suffisamment passé, qu’il faut couper court. Mettre fin à notre histoire. Partir. Pour me reconstruire. Partir pour ne pas crever, d’ennui, ou d’amertume. Partir pour vivre.

Lettre à Michel C.

Courant août 2016, j’ai vu passer sur Twitter un article de presse à propos de Michel C., détenu au centre de détention de Bapaume, qui recevait sa première visite après 38 ans de prison. Michel n’a donc pas de visite, ne voyait jusque là que ses co-détenus, et c’est d’ailleurs un de ses anciens co-détenus qui est venu lui rendre cette visite. A 65 ans, et après 38 de prison, il n’aurait pas d’espoir de sortie avant encore au moins 10 ans.
Le texte qui suit est celui de la lettre que je ai lui adressée, et que j’ai aussi eu envie de partager avec vous. Si il devait y avoir une suite à cette correspondance en revanche, je ne la publierai pas ici.


Monsieur,

En commençant cette lettre, je ne sais pas très bien par quel bout la prendre.

J’ai appris votre existence courant août, dans un article de journal. Cet article m’a beaucoup touché.
Il m’a touché pour ce qu’il disait de vous, de nous tous, et sans doute y’avait-il quelque chose de plus personnel aussi dans tout ça pour moi.

J’ai une quarantaine d’années, une famille, un métier qui me fait vivre, je profite de l’été, et je me demande comment apporter à ma vie les changements dont je crois avoir besoin. Comment lui « donner plus de sens » notamment. Et comment « retrouver un peu de liberté » dans cette vie, comme je le disais jusqu’alors. J’ai enterré cet été un père que j’ai peu connu et dont la disparition contribue aussi a me rappeler l’urgence de vivre, le temps qui file, les vies qui s’effacent. Je crois avoir pas trop mal résumé ma situation actuelle.

Ce décor étant planté, la lecture de cet article parlant de vous, de vos 38 années déjà passées derrière les barreaux, et des 10 qu’il vous faudrait encore y passer avant de pouvoir, peut-être, rejoindre le monde extérieur, m’a secoué.

Mes interrogations, ma quête de « liberté », de sens, tout ça m’a paru soudain d’une grande indigence. A vrai dire je ne pense pas que ce le soit, indigent, car je peux vouloir « donner plus de sens » à ma vie, sans pour autant oublier quelle chance j’ai. Mais je me suis malgré tout senti un peu bête.
Lors d’une discussion récente avec mon fils aîné sur le niveau de vie moyen des français, en expliquant à mon fils comment dans notre famille nous nous situions dans tout ça j’ai beaucoup insisté sur cette importance de savoir d’où on parle, où on se situe. Pas pour se comparer aux autres, surtout pas pour envier les autres, mais pour ne pas oublier notre chance.

C’est donc là que je me retrouve. A me questionner, à me dire que si mes interrogations ne sont pas illégitimes il est essentiel de ne pas oublier d’où je parle, revenant de vacances, avec ma famille, quand je lis l’histoire d’un homme qui a été enfermé quand j’apprenais à lire et qui ne reçoit aucune visite extérieure.

Je me dis régulièrement que je ne comprends plus bien comment marche ce monde. Si il marche vraiment d’ailleurs. 

J’aimerais trouver du sens à ce qui vous arrive et j’ai beau chercher, je n’en trouve pas. Pourtant je suis de ceux qu’on est supposé essayer de protéger, en enfermant d’autres gens. Je suis supposé être rassuré de vous savoir enfermé. J’en suis surtout dépité.
J’ai donc une déclaration officielle : je me désolidarise de tout ça. Non, je ne crois pas que vous enfermer plus de 40 ans va changer quoi que ce soit à ce que vous avez peut-être fait, ou contribué à faire. J’imagine qu’il faut bien trouver des peines. Je ne sais pas où est le curseur. Mais l’enfermement perpétuel ne correspond pas à l’idée que je me fais d’une société humaine.

Ca vous fait une belle jambe de savoir que je pense ça. Ca n’a pas ouvert une brèche dans le mur. J’espère juste que nous serons nombreux à vous avoir écrit comme ça. Que cette lettre, qui n’est qu’un petit signe, une minuscule manifestation du monde extérieur, un petit caillou, soit suivie de plein d’autres. J’espère que tout ces petits cailloux ouvriront une brèche dans le mur qui vous coupe de l’humanité. Pas le mur physique mais celui du cœur. A défaut de parloir, je me vous offre ma visite par écrit.

J’ai mentionné mon père, au début de cette lettre. Il est mort début juillet, et avait à peu près votre âge. Je suis convaincu que j’aurais été touché par votre histoire et vous aurais aussi écrit même si mon père n’était pas mort, mais évidemment, il y a sans doute là une résonnance de plus.

En rassemblant les affaires de mon père je suis tombé sur deux choses qui m’ont beaucoup touchées. Il y a cette photo où je suis enfant aux longs cheveux blonds, sur la terrasse d’un appartement que mon père squattait. Et il y a ce journal qu’il a tenu pendant trois mois. Tout ça date de la même époque : 1977. J’ai repensé à ça en commençant cette lettre, en réfléchissant à votre période d’enfermement, et j’ai réalisé que cette année 1977 est approximativement celle où votre vie a basculé. J’ai repensé que cette année 1977 qui me tourne autour, en noir et blanc, revenait aussi à travers votre histoire.

Je me revois donc dans mes sandales, avec mes cheveux bonds, sur cette photo en noir et blanc qui a figé dans les grains d’argent une époque et une personne précisément à cette période où votre vie est sortie de route. Précisément à cette période où on aurait aussi figé votre vie, d’homme libre. Je ne vous connais pas, comme je crois que je connais finalement peu mon père, ce mec qui avait 27 ans en 1977, comme vous je crois. Mais ce journal qui témoigne de soirées entre amis, d’interrogations, de joies, d’amours, aurait peut-être pu être écrit par celui que vous étiez alors.

Il m’est impossible de mettre dans vos sandales. D’imaginer la vie sans horizon, la vie sans espoir, la vie un jour après l’autre, une heure après l’autre. J’ai beau faire un effort d’imagination, je me vois mal pouvoir ne serait-ce que commencer à comprendre, à imaginer, ce qu’est votre vie. Celle de l’intérieur je veux dire. La vie de tous les jours peut plus facilement s’imaginer. Mais que ressent-on quand l’univers se résume à ces murs, ces bruits, ces odeurs ?

Je parlais de sens. Alors je me demande quel sens on peut donner à cette vie rythmée par les ouvertures et fermetures de portes, décidées par d’autres, depuis 38 ans. Comment continuer à mettre un pas devant l’autre. 

J’imagine, puisque je ne peux faire que ça, et je me dis que ce qui compte, au fond, c’est le contact des hommes. L’humanité. Les émotions. Que ça, ça peut survivre, et permettre de tenir toutes ces années. Que votre copain sorti, qui est revenu au parloir, c’est ça qu’il nous raconte. C’est ça qu’il nous montre : ce qui compte c’est l’humanité. Ce qui reste c’est l’humanité. Le reste c’est des mots et des objets.

En lisant cet article, en découvrant ces minuscules bribes de votre histoire, j’ai été touché et je voulais vous écrire, sans but précis. Dans le fond je crois que ce que j’ai voulu c’est vous apporter un contact, la chaleur d’une pensée pour vous ?

Je ne sais pas si ce que j’écris ici a beaucoup de sens. Si je réussis à vous faire parvenir un tout petit peu d’humanité, la mienne, à travers les barreaux, alors mon courrier aura eu un tout petit peu de sens et j’en serai heureux.