Les gens ont l’air qu’on leur donne

Elle entre dans le train, et le monde lui appartient.

Elle a l’air d’une reine, cette femme peut tout, elle est belle. Elle est désirée.
Elle est juste très jeune mais elle me fascine.

Puis passe une seconde assassine, et mon regarde s’éclairci.
Est-elle une reine ?

Non. C’est une gamine. Elle a vingt ans et elle n’a d’assurance que ses forces rassemblées derrière la peur d’être là.

Je réalise qu’elle n’a que l’air que je lui donnais.

Dans mon humeur maussade et matinale, je plaçais les « autres » dans des vies meilleures, plus faciles, plus agréables.

J’ai pris cette assurance en carton pâte pour argent comptant et me suis laissé berner.

Je réalise qu’elle n’a que l’air que je lui donnais, qu’ils ont tous l’air que je veux bien leur donner. Ou bien l’air qu’ils me donnent et que je veux bien prendre. C’est un jeu de miroirs. De dupes. Vais-je refléter l’image du masque que tu as décidé de porter ? Au bonneteau des âmes, où est la noire ?

Bal des masques.

C’est plus compliqué : tu portes un masques, je porte un masque, je te mets un masque, et toi à moi.

Ce visage que je porte sous mon masque reçoit l’image de ton masque, filtrée par le mien.

Je perçois ton humeur dans la mienne, je construis ton personnage comme le mien. Cette construction est parfois fidèle à l’esprit (le tiens), parfois au mien.

Ici encore, le vrai et le faux sont complices d’une supercherie, le vrai et le faux ne sont guère que deux faces de la Matrice. Je suis Neo ne sachant plus où est la rouge, où est la bleue.

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La maison de la Route du Bois

Il y avait, sur une route, un bosquet. Dans de ce bosquet, un mur, éventré par les soupirs du temps. Et quelque part au milieu, sans doute, une maison.

C’est une maison qui n’a pas de nom, qui n’a pas de lieu, qui n’a pas de visage, qui a une peur, qui est une peur.

Cette route, je l’ai prise des centaines de fois, seul ou avec Nico. Ce chemin, cette route peut-être oui, entre les vignes, sans dangers pour des enfants.

Le jour joyeuse, elle sentait les plaisirs qui nous menaient là : le marché d’à côté, et ses incroyables vendeurs de tout-en-stock, bonimenteurs fascinants, ou la plus grande ville et son glacier merveilleux.

A la tombée du jour, le soleil ramenait à lui la couverture de l’espoir et des joies, et nous abandonnait dans le froid et le désespoir d’une campagne révélant soudainement ses menaces.

Le jour, par bravade ou parce que nous avions l’esprit plein des promesses des mille parfums de glaces, ou des découpe-légumes-multi-tout, la maison de la route du Bois était pour ainsi dire invisible.

A la tombée du jour, elle se dressait contre l’horizon, comme un rempart entre les joies et l’insouciance, et la nuit éternelle.

Cette maison n’était plus une maison. Ou peut-être que si. Pour le savoir il aurait fallu franchir le mur d’enceinte en ruine.

Ce mur seul, même de loin, vous mettait un goût de cendre dans le regard. Passe ton chemin, enfant, ici tu pourrais te faire manger !

Cette maison n’était plus une maison. Ou peu-être que si. Mais pour le savoir il aurait fallu franchir ce mur en ruine, puis ce bosquet habité par des hordes de créatures maléfiques.

Cette maison ? A vrai dire on ne l’a jamais vue.

Le jour, sur cette route qui passait à peut-être cent mètres, je rêvais de prendre la bifurcation et d’aller à sa découverte. En aventurier, j’aurais bravement franchi le mur par une de ses brèches, avancé au milieu des arbres, découvert la maison, avant de mettre la main sur un trésor oublié, une cassette de louis scellée entre deux murs maintenant effondrés, au moins.

Le soir, aucune fatigue ne pouvait ralentir mon allure, aucune défaillance de mon fidèle vélo bleu ne pouvait m’arrêter.

La maison se dressait le long de cette route, Cap Horn aux pieds secs, sur ce chemin de Mouille-Pieds.

Je pédalais, pédalais, pédalais, jusqu’à l’orée du village. Alors sans doute, les esprits perdus sur cette lande devaient abandonner la partie en rageant et en promettant de prendre leur revanche lors de mon prochain passage.

Je n’ai jamais vu la maison. Je ne sais pas si elle existait même encore, si ces murs retenant les démons le jour cachaient une demeure à trésor.

En moi elle existe encore : les arbres d’automne dominant la campagne de leurs griffes assoiffées de notre désespoir me font encore penser à la Maison de la route du Bois.

Alors, quand mes enfants sont pris d’une frayeur, irrationnelle, enfantine, qu’ils ont peuplée d’un vampire ou autre monstre aux oreilles pointues, et que cette frayeur devient démesurée, trop envahissante aux yeux du papa rationnel que je suis devenu, quand il faut chercher à ramener la raison, j’essaie de ne pas oublier ma Maison de la route du Bois… ou le Bison Blanc.

Je vous ai raconté le Bison Blanc ?

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Une machine à remonter le temps

Cette ville est une machine à remonter le temps.
Bien sûr il faut venir au bon moment. Il y a une saison.

Tout au long de l’année il y a nombreuses périodes de tumulte, de bruit, de fête.

Et il y a ces périodes où la ville est endormie. Et celle où elle semble sur le point de se réveiller.

Cette ville est une machine à remonter le temps…

Je marche dans ces rues endormies, comme hors du temps. La station attend son heure quand les premiers rayons d’un soleil printanier semblent seulement la ramener dans la lumière, la caresser délicatement, lui susurrer quelques mots pour la réveiller, lui apporter un souffle de vie.

Alors je marche, dans ces rues.

Cette atmosphère, ce silence, cette lumière si typique, la ville est endormie et je la visite comme un plateau de cinéma. Ces maisons de ville sans âge, comme que je les ai toujours connues, sont à moi.

Dans la torpeur d’un hiver qui se termine, je marche dans le silence des rues endormies. C’est mon privilège. Le temps est suspendu.

Cette ville est une machine à remonter le temps.

Je suis dans mes pas, dans ces rues, et dans mes pas je suis maintenant enfant, dans mes pas dans ces rues. Je parcours ces rues depuis une vie.

Je suis à nouveau cet enfant, mes pas avalent les ans.
Je suis cet enfant dans ces rues. Je suis transporté dans mes pas.

Je suis mes parents, et mes parents enfants dans ces mêmes rues.

C’est une machine à aspirer le temps. Il n’y a plus de temps. Il s’est arrêté, il a disparu.

Je suis moi, adulte, enfant, ma mère, mon grand père.

J’ai 40 ans, 10 ans, 4 ans, elle a 20 ans, 5 ans, il a 80 ans, 60 ans, 40 ans, 30 ans.

Je suis ma vie et leurs vies, leurs échos et mes échos dans ces rues éternelles.

Cette ville endormie, ni morte ni vivante m’enveloppe dans sa nostalgie, celle de nos vies qui défilent et ne sont plus, dont les échos semblent encore prisonniers de ses murs, celle de nos vies qui défilent et sont encore. Le temps est prisonnier de ces rues et de cette lumière.

C’est une machine à aspirer le temps… et les vies.

Alors tout semble futile, plus que jamais. Les soucis, et même les joies, se vident de sens.

Je suis là, ici, maintenant, avant, pour toujours. Je suis là. Je suis.
Je baigne dans cette nostalgie.
Alors il me faut revenir de la vie, de cette vie, à la vie, l’autre, la mienne.
Celle d’un père, d’un mari, d’un travailleur.

Je reviendrai voyager, naviguer entre ces vies, dans la mienne, comme un marin au long cours.

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